En 2026, la notion de « préférence européenne » s’impose comme un enjeu majeur de la politique industrielle de l’Union européenne. Stéphane Séjourné, vice-président exécutif de la Commission européenne, s’attelle à convaincre Ursula von der Leyen et les autres membres de la Commission d’adopter une nouvelle stratégie renforçant la place des productions européennes dans les financements publics. Ce défi s’inscrit dans un contexte économique où la concurrence internationale, notamment chinoise et américaine, met à rude épreuve la souveraineté industrielle de l’Europe.
La préférence européenne au cœur d’une négociation stratégique à Bruxelles
Depuis des mois, Séjourné multiplie les efforts pour établir une politique européenne ambitieuse qui favorise les entreprises produisant dans l’Union. Soutenu par 1 145 patrons issus de groupes emblématiques comme ArcelorMittal, Michelin ou Sanofi, ce projet vise à orienter durablement les fonds publics vers les industries implantées sur le sol européen. Cette dynamique rassemble également les syndicats, qui y voient un levier pour maintenir les emplois industriels dans l’Union.
Mais cette ambition défie une partie de l’appareil de Bruxelles, notamment la direction générale du Commerce, incarnée par Sabine Weyand, ardente défenseuse du libre-échange traditionnel. Le clash entre ces visions met en lumière le délicat exercice de conciliation entre multilatéralisme et protectionnisme raisonné. Le report de la présentation de l’« Industrial Accelerator Act » au 25 février témoigne de ce bras de fer intense, où Séjourné déploie une stratégie de persuasion visant à convaincre la Commission von der Leyen.

Un pari économique crucial face à la transformation du commerce mondial
La tribune signée par des figures clés de l’industrie européenne dresse un constat sans appel : l’Union européenne accuse un déficit commercial record de 350 milliards d’euros envers la Chine. Ce déséquilibre alimente la crainte que l’Europe ne soit réduite à un rôle secondaire, simple chaîne de montage pour des acteurs extra-européens.
À travers l’exemple du « Made in China » ou du « Buy American », Séjourné revendique que l’Europe adopte une démarche à sa mesure, articulée autour d’une préférence clairement affirmée pour les produits européens. Ce changement d’approche, au cœur de la politique européenne actuelle, a pour but de contrebalancer l’influence croissante des puissances économiques extérieures et de préserver les emplois locaux.
Les implications juridiques et diplomatiques de la préférence industrielle européenne
L’adoption d’une préférence européenne soulève inévitablement des questionnements juridiques, notamment quant au respect des règles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). La Commission s’interroge sur les marges de manœuvre pour conditionner les aides d’État à une production substantielle localisée dans l’Union sans enfreindre les accords internationaux.
Deux exceptions du Gatt pourraient offrir des solutions : l’exception sécurité nationale, déjà utilisée par les États-Unis avec leur Inflation Reduction Act, et l’exception environnementale, que Séjourné invoque pour justifier les super-crédits aux véhicules électriques produits en Europe. Cependant, ces options sont délicates à manœuvrer car trop d’abus risquent de fragiliser le système commercial multilatéral et d’alimenter des tensions diplomatiques, notamment avec la Chine, véritable géant des minerais critiques.
Un équilibre à trouver pour définir des critères crédibles de contenu européen
La construction de critères concrets pour qualifier la production « made in UE » constitue un défi technique et politique. La France, à travers sa diplomatie active, milite pour que les secteurs stratégiques — énergie, défense, numérique, santé — affichent un seuil minimal de 60 % de contenu européen, calculé à la fois sur la valeur ajoutée et les composants critiques. Cette ambition vise à garantir un impact réel sur l’économie locale tout en restant dans un cadre acceptable vis-à-vis du droit international.
Ce compromis devra aussi s’inscrire dans une politique européenne complexe, qui doit articuler avec soin la volonté de transformer les chaînes d’approvisionnement tout en préservant des partenariats liés à des accords de libre-échange en gestation, comme avec le Mercosur ou l’Inde. Le « défi de persuader » la Commission von der Leyen revient donc à Stéphane Séjourné, qui doit manœuvrer habilement entre innovation politique et respect des contraintes internationales pour assurer cette « préférence européenne ».
Dans cette course, les décisions prises auront un poids direct sur les perspectives d’emploi et d’investissement, une dynamique qu’illustre parfaitement la nécessité pour l’Europe de maîtriser son destin industriel, et qui se retrouve dans d’autres enjeux majeurs rapprochés, comme les investissements stratégiques européens ou la souveraineté technologique.